Le Bagne de la Honte, qui sort aujourd'hui, est à l'honneur dans le Journal de la Corse.
Après une trilogie sur Pasquale Paoli, Frédéric Bertocchini (scénariste) et Eric Rückstühl (dessins) reviennent avec une nouvelle série, « Le Bagne de la Honte ». Si les auteurs continuent de nous raconter la Corse en bande dessinée, cette fois, ces derniers s'intéressent à l'histoire des enfants du bagne de Castellucciu sous Napoléon III. Un récit poignant, dramatique, dérangeant, qui a aussi le mérite de faire connaître un aspect de l'histoire de la Corse pour le moins méconnu. Le premier tome qui vient de paraître aux éditions DCL s'intitule « Castellucciu ». Rencontre avec son scénariste, Frédéric Bertocchini.
Pourquoi avoir choisi de raconter l'histoire des enfants bagnards de Castellucciu ?
Parce que cette histoire est
méconnue. La plupart des Ajacciens ignorent encore que des dizaines
d'enfants, pour ne pas dire des centaines, sont décédées dans des
conditions affreuses, aux portes de leur ville. C'était sous le
Second Empire. Autant dire qu'il s'agit bien d'une histoire récente
dont nous parlons. Cette histoire nous a touché au cœur et
nous voulions vraiment rendre un hommage à ces enfants qui sont
morts, chez nous, dans l'indifférence générale.
Il s'agit d'une histoire vraie ?
Disons que j'ai travaillé à
partir d'une base d'informations et de documents réels.
C'est-à-dire que tout ce qui concerne le pénitencier est
vrai : les conditions de vie, les travaux des bagnards,
l'architecture des bâtiments, les costumes, les us et
coutumes carcéraux, jusqu'aux personnages. C'est-à-dire les enfants
eux-mêmes ! Nous avons gardé les noms véritables ainsi que
leur description physique, les gardiens, les personnages
pénitentiaires (prêtre, directeur, médecin, etc...). Tout est vrai.
Eric Rückstühl, le dessinateur, a de son coté réalisé un grand
travail de documentation pour rester encore une fois au plus près
de la réalité. C'est un vrai boulot de reconstitution historique.
Tous les deux, nous voulions rester dans le réalisme, avec sa
dureté, son âpreté, et tout ce qu'il peut présenter de dérangeant
pour les lecteurs que nous sommes aujourd'hui. Pas de concessions
donc. En revanche, et contrairement à ce que j'ai pu faire avec la
trilogie sur Pasquale Paoli, le récit est romancé. C'était
l'occasion d'ajouter quelques intrigues, de l'émotion. Il fallait
rester au plus près des personnages, et partager leur souffrance.
Il n'y a que comme cela que l'on peut essayer de comprendre ce
qu'ils ont réellement vécu.
Quel est le personnage principal de cette bande dessinée ?
Il s'appelle Joachim Evain. Ce garçon a véritablement existé. Il est arrivé en Corse vers les 10 ans, et est décédé sept ans plus tard. D'ailleurs, sa dépouille doit certainement reposer là-haut, non loin de l'hôpital, dans ce petit cimetière macabre qui est aujourd'hui dévoré par le maquis et les ronces. Ce petit breton a été condamné à 10 ans de bagne, en Corse, pour vol à l'étalage. Avec Eric, nous racontons ainsi son histoire. Comment un petit bonhomme de dix ans a pu découvrir la Corse, chaînes aux pieds, dans des conditions épouvantables et un environnement d'ultra violence permanente.
La bande dessinée est violente ?
A partir du moment où Eric et moi avions fait le choix du réalisme, c'est forcément violent. Après, tout dépend ce que l'on entend par « violence ». Disons que nous racontons tout : les maladies, les angoisses, la brutalité de certains gardiens, les exactions commises par les enfants eux-mêmes, entre eux. Il faut aussi rappeler que ces enfants n'étaient pas des Corses. Ils venaient tous du continent, dans un pays encore peu connu, très exotique et lointain. Ils faisaient partis de ce grand programme d'épuration voulu par Napoléon III. Pressé par la bourgeoisie française, ce dernier avait pour politique d'éradiquer les « mauvaises graines ». C'est-à-dire les mendiants, les orphelins, les garnements. Tous ceux qui n'entraient pas dans les clous de la société parfaite, « à la française ». En fait, notre but est surtout de montrer ce qui s'est passé chez nous, il y a 150 ans à peine. C'était tout de même le comble de la misère humaine, ce qui pouvait se faire de pire avec des enfants. Toutefois, la bande dessinée est destinée à un large public. Il y a donc plusieurs niveaux de compréhension et de lecture. Les enfants pourront lire cette série sans aucun problème.
Passer de Pasquale Paoli au Bagne de la Honte, c'est le grand écart ?
Pas tant que ça. On reste
dans l'historique, le réalisme, même si avec Paoli le coté
« historique » avait un poids supplémentaire. On
s'attaquait à quelque chose d'énorme, et on avait peur des
réactions. Il fallait tenter d'approcher Paoli et d'entrer dans son
intimité, sans toutefois le rendre trop humain. Il reste avant tout
un symbole, un homme d'Etat. Avec Joachim et le « Bagne de la
Honte », le scénario est plus dramatique, plus sombre. Il y a
plus de place pour des intrigues et des scènes violentes ou
tendres. Car il y a aussi beaucoup de tendresse dans notre album.
C'est aussi une belle histoire d'amitié, entre certains gamins.
Il y aura combien de tomes pour cette nouvelle série ?
Deux tomes en tout. Mais il y aura peut-être une seconde saison de
deux tomes. Tout dépend de l'accueil des lecteurs. Mais l'histoire
de Joachim Evain sera racontée dans son intégralité en deux
épisodes.
D'autres projets ?
Enormément.
L'album collectif Histoires corses sort également cette semaine.
D'autres sorties sont attendues avant la fin de l'année, « Le
Horla » avec Eric Puech, « Libera Me », un thriller
politique corse avec Miceal O'Griafa et Michel Espinosa, et plein
d'autres choses. Et si tout va bien, le tome 2 du « Bagne de
la Honte » devrait sortir pour la fin de l'année.
P.S.

VIDEO - Le Horla en bande dessinée























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